Séance 8 Terminale (Semaine du 18 mai)

Suite et fin du chapitre 8 La mondialisation des échanges et des entreprises

III le protectionnisme est-il préférable au libre-échange ?

Introduction  (Libre-échange et protectionnisme : définitions)

Le libre-échange est un principe visant à favoriser le développement du commerce international en supprimant les barrières susceptibles de restreindre l'importation des biens et des services et donc de limiter les échanges commerciaux internationaux.

La libéralisation des échanges commerciaux signifie réduire voire supprimer les barrières aux échanges qui limitent ou faussent la concurrence entre la production intérieure et les produits venant de l’étranger.

Le libre-échange s’oppose donc au protectionnisme qui correspond aux mesures prises par un pays pour  protéger ses entreprises contre la concurrence étrangère. Pour cela, l’Etat dispose de plusieurs types d’instruments.

Les barrières tarifaires (tarif douanier): il s’agit de prélever des droits de douane (taxes) qui s’ajoutent au prix du produit importé qui est alors moins compétitif. 

Les barrières non tarifaires correspondent aux:

- réglementations techniques et administratives qui peuvent permettre de refuser l’entrée d’un produit par exemple pour des raisons d’hygiène, de santé, d’environnement, d’interdire l’accès aux marchés publics pour les entreprises étrangères, de multiplier les tracasseries administratives ;

- quotas imposés (les contingentements) ;

- les subventions et les aides (dispositions fiscales, facilités de prêt) aux entreprises : elles permettent à l’Etat de soutenir un secteur en difficulté ou de favoriser l’essor de secteurs dits stratégiques, essentiels pour maintenir la puissance économique du pays (industries de haute technologie par exemple).

Ne confondez pas protectionnisme et autarcie ! Un pays peut être protectionniste pour être plus fort dans la compétition internationale et tirer profit de la mondialisation.

 

A) Les arguments en faveur du libre-échange

                            1°) Le libre- échange est un facteur d’efficacité économique

La théorie des avantages comparatifs

Selon Ricardo, le libre-échange est bénéfique car il favorise la spécialisation de chacun des pays en fonction de ses avantages comparatifs. En effet chaque pays ne pourra se spécialiser que s’il est sûr de pouvoir exporter une partie de sa production et importer les biens qu’il ne produit pas. Donc le libre-échange permet à chaque pays de se spécialiser dans les activités où il est relativement plus efficace, ce qui est favorable à une hausse de la productivité dont bénéficient tous les pays. Puisque le CI est un jeu à somme positive, le libre-échange est bénéfique et le protectionnisme ne se justifie pas.

Les nouvelles théories de commerce international

Dans les nouvelles approches théoriques du commerce international, le libre-échange est considéré comme favorable à la productivité et à la croissance pour trois raisons :

                            - L’ouverture des marchés accentue la concurrence sur les marchés nationaux, elle remet donc en cause la légitimité de certains monopoles naturels (elle s’accompagne donc d’une déréglementation) et contraint les entreprises à des efforts de productivité et de baisse des prix.

                            - Les entreprises produisent pour des marchés plus grands : le développement des exportations, en augmentant la production permet de réaliser des économies d’échelle, c’est à dire de réduire les coûts et les prix.

                            - Le CI permet une plus grande diversité des biens offerts. D’une part, les consommateurs peuvent accéder à des biens d’une plus grande qualité, ce qui fera disparaître la production de mauvaise qualité. D’autre part, les entreprises aussi disposeront d’une plus grande variété de biens intermédiaires, de biens d’équipements, de technique de production, et ce plus grand choix leur permettra de trouver une combinaison productive plus efficace, d’être plus efficace.

Pour toutes ces raisons le protectionnisme a donc un coût : les acheteurs doivent payer plus cher, on maintient des productions de faible qualité, on utilise mal les facteurs de production dont on dispose.

De plus avec des mesures protectionnistes, on s’expose à des représailles donc le protectionnisme est un jeu à somme négative, tout le monde est perdant.

Enfin lorsque les chaines de valeur sont mondiales, le protectionnisme n’a plus de sens puisqu’il n’est pas cohérent de taxer les produits (intrants) importés que l’on utilise pour produire soi-même des biens.

 

                            2°) Les arguments politiques et sociaux

Libre-échange et relations internationales

Le libre-échange peut se justifier par un argument politique : en favorisant le commerce international, il renforce l’interdépendance économique entre les pays, ce qui contribue à créer des intérêts communs, ce qui favorise donc leurs bonnes relations politiques et donc est un facteur de paix.

Libre-échange et inégalités de développement

Selon le théorème HOS, non seulement le commerce international est favorable à une plus grande efficacité économique mais en plus il conduit à la disparition des inégalités de niveaux de vie entre les pays, il met fin aux inégalités de développement :

              - Le pays qui dispose d’une grande quantité de main-d’œuvre au départ bon marché, va se spécialiser dans les activités qui nécessitent beaucoup de main-d’œuvre. La demande de main-d’œuvre va donc être importante donc son prix va augmenter, on assiste à une hausse des salaires.

              - Le pays qui dispose de relativement moins de main-d’œuvre (donc les salaires sont plus élevés) va se spécialiser dans les activités qui nécessitent surtout du capital, donc la demande de travail est relativement plus faible, donc les salaires diminuent.

Le libre-échange serait donc à la fois source d’une meilleure efficacité ainsi que d’une plus grande équité.

 

B) Les fondements du protectionnisme

1°) Les effets de l’ouverture internationale ne sont pas forcément positifs

Tous les PED n’ont pas tiré profit du commerce international

Les pays émergents Les PED qui ont connu la plus forte croissance économique et les plus avancés en matière de développement sont ceux qui ont connu une la plus forte hausse de leurs exportations et qui ont le plus bénéficié des investissements des FMN : c’est le cas des pays asiatiques.

Mais la réussite asiatique n’est pas le fruit du libéralisme et du libre-échange, elle est fondée sur une stratégie d’industrialisation ayant pour objectif de s’insérer et surtout de s’adapter à l’évolution du commerce international. L'Etat et le recours au protectionnisme ont aussi joué un rôle important dans cette réussite.

Les pays en développement spécialisés dans les matières premières subissent l’instabilité des prix des matières premières et dans leur cas la spécialisation et l’ouverture internationale ne permettent pas forcément de tirer profit du commerce international.

L’accroissement des inégalités au sein de chaque pays 

D’un point de vue théorique, le commerce international avec les pays à bas salaires doit conduire dans les PDEM à une baisse des salaires des travailleurs non qualifiés et donc à une hausse des inégalités de salaires. Le raisonnement est le suivant : grâce au CI, les PDEM vont acheter aux PED les produits qui nécessitent un travail non qualifié plus abondant et donc moins cher dans les PED et donc que ces derniers produisent à un prix plus faible ; les PDEM vont eux se spécialiser dans les activités de haute technologie qui nécessitent principalement du travail qualifié ; donc dans les PDEM la demande de travailleurs non qualifiés diminuera, ainsi que leur salaire ; donc les inégalités de salaires entre travailleurs qualifiés et ceux non qualifiés seront plus importantes.

David Goodhart (Les Deux Clans, la nouvelle fracture mondiale, Les Arènes, 2019)  distingue :

  • les anywhere (les Partout ; ils se vivent comme étant de partout) : le quart de la population ayant bénéficié de la mondialisation, libéral et dépourvu d'attaches nationales.
  • les somewhere (les Quelque part ; ils se sentent de quelque part) : les plus nombreux, la majorité enracinée, inquiète des dommages apportés à son identité et à ses conditions d'existence.

 

Le duel du second tour de l’élection présidentielle en France en 2017 entre E. Macron et M. Le Pen peut être analysé à travers ce prisme de la dualisation de la société liée à la mondialisation.

Le Brexit et l’élection de Boris Johnson, l’élection de Donald Trump sont aussi liés aux inquiétudes soulevées par la mondialisation.

 

2°) Une arme dans la compétition internationale 

Le protectionnisme éducateur

F. List (économiste allemand de la première moitié du XIX è siècle)

Il est nécessaire de protéger les industries naissantes qui ne peuvent pas être immédiatement compétitives en raison d’un manque d’expérience (elles ne bénéficient pas de l’effet d’apprentissage), d’un niveau de production trop faible qui empêche la réalisation d’économies d’échelle.

Il faut donc les protéger des entreprises étrangères qui sont apparues plus tôt sur le marché et donc qui sont plus compétitives. Mais ce protectionnisme doit être limité et provisoire :

              - Limité, sinon les entreprises ne feront pas l’effort d’être compétitives par rapport aux concurrents étrangers.

              - Provisoire, car une fois l’industrie sortie de l’enfance, il n’y a plus de raison de la protéger à condition de s’être engagé dans des activités où le pays dispose effectivement d’avantages comparatifs.

La politique commerciale stratégique (E. Helpman et P. Krugman)

La politique commerciale stratégique désigne les mesures prises par un Etat pour accroître les performances de ses entreprises nationales sur le marché international. Il s'agit donc d'une politique commerciale protectionniste qui serait nécessaire sur les marchés en situation d’oligopole, grâce par exemple à la mise en place de subventions, le pays pourra avoir une entreprise nationale présente sur ce marché.

Dans une activité où les économies d’échelle sont importantes, plus on produit en grande quantité plus le coût est faible donc cela conduit à une concentration des entreprises : le nombre d’entreprises est réduit, le marché est en situation oligopole. Les entreprises qui restent sur ce marché peuvent alors fixer des prix plus élevé qu’en situation de concurrence parfaite et donc accaparer un profit supplémentaire.

Si les entreprises présentes sur ce marché sont toutes des entreprises étrangères, les consommateurs nationaux, en payant plus cher, financent ce profit supplémentaire qui part à l’étranger.

Donc le pays a intérêt à ce qu’une de ses entreprises soit présente sur le marché, pour conserver une part de ses profits supplémentaires. Et pour qu’une entreprise nationale ait la taille et la compétitivité suffisantes pour être présente sur le marché, l’Etat doit lui accorder des subventions.

Ainsi si les pays européens n’avaient pas subventionné Airbus, seul Boeing serait resté sur le marché et les pays européens auraient dû payer plus cher leurs avions. 

 

3°) Protectionnisme et développement durable

On peut considérer que le libre-échange et la mondialisation ne sont pas toujours un facteur de développement durable tant du point de vue social que du point de vue environnemental.

Le danger du moins-disant social

La mondialisation met en concurrence non seulement des individus, des entreprises mais aussi des Etats. Dans le cadre du processus de globalisation, les firmes mettent les territoires nationaux et les sites industriels en concurrence les uns avec les autres à l’échelle mondiale. Les Etats doivent alors prendre des décisions qui rendent leur territoire attractif.

  • On peut alors craindre les conséquences du dumping fiscal : les taux d’imposition s’alignent sur les pays où ils sont les plus faibles au nom du risque de la fuite des capitaux.
  • On peut aussi craindre les conséquences du dumping social : dans les PDEM, on remet en cause les acquis sociaux des salariés, la protection sociale et leurs droits, au nom de la compétitivité et sous prétexte de la concurrence de pays où les salariés sont moins protéger (pas forcément des PED, voir par exemple les délocalisations au Royaume-Uni).

Dans les deux cas, dumping fiscal (moins de recettes fiscales) et dumping social (moins de dépenses publiques), la mondialisation conduirait à une remise en cause de l’Etat-providence et donc à une population moins protégée.

Le protectionnisme peut alors se justifier pour éviter cette spirale du moins-disant social (remise en cause des droits et appauvrissement des salariés).

La question environnementale et sanitaire

La prise en compte du développement durable amène à s’interroger sur la nécessité de réduire les échanges internationaux de biens dont le transport conduit à gaspiller les ressources énergétiques et émettre des GES. Pour certains biens, la production intérieure ne devrait-elle pas répondre d’abord à la demande intérieure ? Cela limiterait la pollution et cela permettrait aussi au consommateur d’être plus proche des producteurs, ce qui peut contribuer à améliorer la qualité et la traçabilité des produits.

Les pays qui font le plus d’efforts en matière de développement durable peuvent être désavantagés dans la compétition internationale. Et donc, par exemple une taxe carbone aux frontières de l’Europe peut apparaître comme justifiée pour taxer les produits venant des pays qui ne font pas d’efforts en matière de développement durable.

La crise sanitaire et économique liée au covid-19 a souligné l’importance de conserver une industrie nationale dans certains domaines pour ne pas être dépendant : médicaments, masques, tests… Cette crise a aussi montré l’intérêt des circuits courts pour garantir l’approvisionnement.

Les « Partout », les « Quelque part » quand David Goodhart ausculte la société.

Par Alain Frachon Publié le 27 décembre 2019 - Le Monde - Mis à jour le 27 décembre 2019 à 07h53

Livre.  « Les Deux Clans, la nouvelle fracture mondiale », de David Goodhart, Les Arènes, 2019.

L’essayiste britannique David Goodhart écrit une lettre aux « bobos ». Il ne veut pas les blesser. Il aime bien cette tribu politique, qui est aussi la sienne. Il reconnaît l’apport des « bobos » à la société, il partage leur attachement à la démocratie libérale et leur tolérance sociétale. Il salue leur créativité dans tous les domaines. Mais Goodhart, ancien du Financial Times et fondateur de la revue Prospect, appelle sa tribu à sortir des bars à tapas et des restaurants à cuisine pluriethnique qu’elle affectionne. Il s’agit de voir la Grande-Bretagne – mais ce pourrait être la France ou les Etats-Unis – telle qu’elle est : plutôt Brexit et pas « bobo » pour un penny.

Si la social-démocratie veut sortir de ses échecs répétés, elle doit lire l’essai de Goodhart, au lieu de se perdre dans une fuite en avant radicale à la Jeremy Corbyn. De la fin des années 1980 à aujourd’hui, les sociétés occidentales se sont enrichies mais aussi fracturées en deux camps. C’est arrivé sous le choc de la mondialisation économique, de l’accélération de l’immigration, de la massification de l’enseignement supérieur et de la quête sans fin de la liberté individuelle. D’un côté, les « Partout », les « anywhere », l’une des formes les plus abouties du boboïsme ; de l’autre, les « Quelque Part », les « somewhere », « gilets jaunes », travaillistes votant Boris Johnson et autres « petits Blancs » fantassins du trumpisme.

Pour la tribu des Quelque Part, « changer, c’est perdre »

Les premiers, « les classes qui réussissent aux examens », sont à l’aise dans la compétition sans frontières qu’est la globalisation. Ils vivent bien dans l’Europe sans visa. La technologie numérique est leur alphabet. Le Partout déplie son « ordi » dans les TGV et travaille le portable à l’oreille. Sa vision de la réussite (et du monde) est la représentation dominante, la plus valorisante, celle qu’imposent la publicité et les médias. Le Partout voit dans l’immigration une façon de célébrer la diversité de nos sociétés – rien que des avantages.

Mais s’il croit incarner une nouvelle « normalité », le Partout va buter sur cette réalité : sa tribu est minoritaire – 25 % des citoyens, évalue Goodhart. Il a en face ou à côté de lui une majorité – en gros 50 % – qui s’estime malmenée par la mondialisation. Les Quelque Part restent attachés à un lieu. Le numérique, au moins autant que la concurrence chinoise, tue leurs métiers. L’immigration change la physionomie de leur quartier, sans qu’ils aient voté pour ou contre.

Le clivage est économique. Le Quelque Part regrette les « trente glorieuses » : on pouvait accéder à la classe moyenne sans grande qualification. Mais la fracture est tout autant culturelle. (…) La globalisation, le projet européen, la perception d’une immigration galopante, l’obligation numérique, tout ça va trop vite : pour la tribu des Quelque Part, « changer, c’est perdre ». Contre le Brexit, contre le trumpisme, solutions miracle qui n’en sont pas, contre la régression politique, Goodhart appelle à un rééquilibrage au profit des Quelque Part : rééquilibrage économique mais aussi dans la reconnaissance des valeurs et de la part de vérité que porte cette tribu. Elle ne se confond pas avec les réactionnaires, même si ceux-là ne se privent pas d’exploiter le malaise des Quelque Part. (…)

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/27/les-partout-les-quelque-part-et-les-reacs-quand-david-goodhart-et-mark-lilla-auscultent-la-societe_6024150_3232.html